La parenthèse Gutenberg

“Il y a des changements qui se produisent et qui sont liés les uns aux autres. La grande révolution de l’imprimerie a changé beaucoup de choses, et était liée à de grands changements qui se déroulaient ailleurs — par exemple la manière dont nous regardions le monde et dont nous catégorisions les choses du monde. Et si la même chose se déroule aujourd’hui, et que nous vivons la même révolution qu’à l’époque de Gutenberg, mais en sens inverse, alors on peut prédire ce qui va se passer. On avance vers le passé.

Si je m’intéresse à des éléments comme la vérité, ou la fiabilité de ce qu’on entend dans les médias, j’ai tendance à penser que nous sommes dans une mauvaise passe. Auparavant, il y avait une hiérarchie. Pendant cette parenthèse (la parenthèse Gutenberg), les gens s’en référaient à des catégories — notamment dans ce qu’ils lisaient. L’idée était que dans les livres, on trouvait la vérité. Un livre, c’est solide, on peut s’y fier, c’est quelqu’un d’intelligent qui l’a écrit. Les mots, les mots imprimés — dans de belles et droites colonnes, avec de beaux volumes – on peut leur faire confiance. C’est l’idée qui a prévalu pendant toute cette période.
Les livres brochés étaient déjà moins fiables, quant aux journaux, ils l’étaient encore moins. Et les rumeurs qu’on entendait dans la rue ne l’étaient pas du tout. On savait où on était – ou plutôt, on pensait savoir où on était. Car à la vérité, on ne pouvait sans doute pas accorder plus de crédit à ces livres qu’aux rumeurs qu’on entendait dans la rue.

Je dis souvent à mes étudiants qu’ils devraient commencer leur cursus de littérature par déchirer un livre. Prenez un livre, un livre d’occasion, qui a l’air impressionnant, et mettez-le en pièce. Vous verrez alors qu’il n’est fait que de colle et de reliure. Qu’il n’est pas invulnérable. Il a été fabriqué par quelqu’un. Ce n’est pas forcément la vérité parce que ça a l’air bien.

Et c’est ce qui se passe aujourd’hui. Les catégories disparaissent. Les messages informels commencent à prendre la forme de livre. Et les livres sont fabriqués de plus en plus vite. Certains livres ressemblent à des photocopies collées les unes aux autres. Tout le monde peut faire un livre. On ne peut plus statuer sur ce qu’il y a dedans, on peut plus faire la distinction entre ce qui est dans un livre — qui relèverait de la vérité – et ce qui est contenu dans le discours oral — et qui serait moins fiable. Aujourd’hui, on ne sait plus où on est.

Et la presse, le journalisme et les journaux devront trouver leur chemin. Il leur faudra trouver des manières de se distinguer — on vit aujourd’hui dans un monde où les formes de communication s’entremêlent. Les gens ne postuleront plus qu’une chose est vraie parce qu’elle est écrite dans le journal. On sait bien que les journaux aussi ont fait circuler des légendes urbaines. Et la presse devra en quelque sorte se faire une place dans ce chaos communicationnel où il est difficile de décider du niveau, du statut, de la valeur d’un message à cause de sa simple forme. L’imprimé n’est plus la garantie de la vérité. Et le discours oral n’est plus synonyme d’erreur. Les journaux et la presse devront donc trouver d’autres signaux — un autre chemin au milieu de tout ça.

Et elle devrait aller voir du côté de la rumeur, et des formes primitives de presse qui existaient avant l’invention de l’imprimerie. Comment les gens de l’époque – quand les livres n’existaient pas — faisaient-ils pour savoir où était la vérité ? Comment faisaient-ils pour savoir ce qu’ils devaient croire, ou ne pas croire ? Ce sera, c’est un Nouveau Monde dans lequel il faut trouver sa voie. Mais ce Nouveau Monde est en quelque sorte un Ancien Monde. C’est le monde d’avant l’imprimerie, et d’avant les journaux.”

Thomas Pettitt

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